Julien Villeret:
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0:01] C'est-à-dire que c'est super de chercher de l'or. On est tous passionnés par
Julien Villeret:
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0:04] l'idée d'avoir plein d'or. Mais pour avoir de l'or, il faut avoir des pelles. Et donc, les pelles, c'est un peu les data centers. C'est-à-dire que c'est un peu l'outil qui nous permet, derrière, de faire de l'IA, du numérique et évidemment tout ce qu'on sait. Donc, évidemment qu'on va avoir besoin d'énormément de data centers pour répondre déjà à la demande d'aujourd'hui, mais aussi, à terme, pourquoi pas, pour répondre à un développement très important de ces technologies. Et a priori, on va quand même dans ce sens-là.
Monde Numérique :
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0:35] Bonjour, Julia Villeret.
Julien Villeret:
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0:36] Bonjour, Jérôme.
Monde Numérique :
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0:37] Directeur de l'innovation d'EDF. On se retrouve comme chaque mois en partenariat avec EDF, et cette année encore, en 2026, et pour parler aujourd'hui de souveraineté technologique et aussi de souveraineté énergétique, car les deux sont intimement liés. Alors, on dit souvent que la France et l'Europe ont un peu perdu la bataille de la souveraineté, mais vous, vous nous dites que ce n'est pas tout à fait vrai.
Julien Villeret:
[
1:01] Oui, évidemment, c'est une vraie question, la souveraineté. Évidemment, on ne peut pas dire qu'on a été parfait en Europe sur le sujet, mais on peut dire qu'on a perdu la bataille dans ça. Je ne crois pas du tout parce qu'on a encore beaucoup, beaucoup, beaucoup d'atouts. Si on sait les exploiter, les structurer, évidemment, on pourra tout à fait renforcer la souveraineté de l'Europe sur un certain nombre de sujets. Et le premier, et là, on est souverain, donc il faut le dire, c'est l'électricité abondante, pilotable, décarbonée, pas très chère. Ça, c'est un avantage majeur. Quand on voit tous les géants de l'IA qui, aujourd'hui, courent vraiment le monde entier à la recherche d'électricité, parce que c'est ça qui se passe, on se dit que cet avantage européen, il est vraiment, vraiment structurellement extrêmement fort. Et on a tendance un peu à le sous-estimer, comme tout ce qui est disponible, finalement, depuis très longtemps, de façon un peu invisible. On ne se rend pas compte mais c'est quelque chose d'absolument fondamental d'ailleurs nous on le voit bien.
Julien Villeret:
[
1:55] Parce qu'on a lancé ce qu'on appelle des AMI, des appels à manifestation d'intérêt, une sorte d'appel d'offres finalement, en disant nous, on est prêts chez EDF à vous aider à installer très rapidement des data centers, des énormes data centers en France, en vous offrant des sites, des endroits physiques, des terrains et des raccordements rapides à l'électricité et l'électricité, évidemment, nucléaire française pour les alimenter. Et tous les AMI qu'on a lancés, on a déjà trois contrats pour trois sites qui ont été signés en Seine-et-Marne et en Moselle. Il y a un nouvel AMI qui a été lancé le 22 décembre, où là, désormais, on nous propose de venir s'installer. On propose sur un site d'une ancienne centrale thermique.
Julien Villeret:
[
2:35] Donc, c'est vraiment des choses qu'on a chez nous, concrètes, et qui permettent de répondre à cette question de la souveraineté énergétique. Et la souveraineté énergétique, comme je disais, c'est quand même très souvent lié à la souveraineté industrielle et numérique.
Monde Numérique :
[
2:48] Oui, parce que quand on parle de souveraineté, ça veut dire qu'on n'a pas besoin d'acheter de l'énergie à l'étranger, en tout cas pas d'électricité, c'est ça.
Julien Villeret:
[
2:56] Ou des produits qui permettent de faire l'électricité, parce que l'électricité
Julien Villeret:
[
3:00] produite à base de gaz, le gaz, il faut l'importer, il n'est pas dans nos terres aujourd'hui.
Monde Numérique :
[
3:05] Oui, évidemment. Et alors, pourquoi toute cette électricité ? Parce qu'effectivement, vous l'avez dit, c'est les data centers qui sont absolument indispensables. Alors, même si on commence à entendre un peu des voix, évidemment, qui s'élèvent contre la prolifération des data centers, mais on est bien d'accord que si on ne met pas le paquet là-dessus, on est mort de chez mort, nous, dans la bataille qui s'annonce.
Julien Villeret:
[
3:25] Ah ben, c'est un peu l'appel, l'appel des chercheurs d'or, c'est-à-dire que c'est super de chercher de l'or. On est tous passionnés par l'idée d'avoir plein d'or, mais pour avoir de l'or, il faut avoir des pelles. Et donc, les pelles, c'est un peu les data centers, c'est-à-dire que c'est un peu l'outil qui nous permet, derrière, de faire de l'IA, du numérique, et évidemment tout ce qu'on sait. Donc, évidemment qu'on va avoir besoin d'énormément de data centers pour répondre déjà à la demande d'aujourd'hui, mais aussi, à terme, pourquoi pas, pour répondre à un développement très important de ces technologies.
Julien Villeret:
[
3:50] Et a priori, on va quand même dans ce sens-là. Et donc, on a besoin, finalement, de maîtriser les technologies critiques. Moi, je pense que tout ne doit pas être souverain. D'ailleurs, c'est un fantasme d'imaginer que tout est souverain. Les États-Unis, la Chine, l'Inde font fabriquer ailleurs que chez eux plein de choses, importent énormément de choses. D'ailleurs, on se souvient des tarif douanier de Donald Trump qui... Un tarif douanier, par définition, c'est parce qu'on veut freiner les importations. Donc, ça veut dire que les États-Unis importent beaucoup et qu'il a envie de freiner les importations. Donc, tout ne doit pas être souverain. Mais l'enjeu, c'est évidemment de maîtriser les briques-clés, les technocritiques. Et c'est l'énergie, on en a parlé. C'est évidemment le calcul. On en a parlé avec les data centers, les questions de réseau, les questions de data, les données sensibles en particulier. Donc, en gros, il faut choisir ce que l'on considère comme critique. Et je pense que là-dessus, on a un discours un peu trop fataliste sur la technologie en Europe.
Julien Villeret:
[
4:45] La réalité est assez nuancée. On a des infrastructures uniques, on l'a dit, sur l'énergie, on a des ingénieurs incroyables, on a des chercheurs, on a des opérateurs de tout premier plan et on a des actifs. Aujourd'hui, Les puces les plus performantes du monde, qu'on retrouve dans les data centers, mais aussi dans nos appareils informatiques, téléphones et serrées tous les jours, elles reposent sur une brique technologique qui est faite par un acteur européen qui s'appelle ASML, qui est Autopays-Bas en l'occurrence. Ça, c'est un actif absolument précieux.
Monde Numérique :
[
5:12] Qui fabrique les machines qui fabriquent les puces.
Julien Villeret:
[
5:14] Exactement. Mais s'il n'y a plus d'ASML, il n'y a plus de puces, en fait. Ce sont les seuls au monde à les fabriquer. Donc ça, c'est évidemment un actif qu'il faut protéger extrêmement fort. Alors, Mistral, un exemple français, Mistral dans l'IA, certes, n'atteint pas aujourd'hui les performances des modèles
Julien Villeret:
[
5:28] généralistes que l'on connaît. Et on a peut-être perdu la bataille sur ces grands modèles généralistes type Gemini, OpenAI. Par contre, produit des modèles spécialisés de très, très grande qualité. Donc là aussi, c'est probablement une technologie clé qu'il va falloir soutenir. Nous-mêmes, chez EDF, on a créé avec Metroscope une activité de jumeaux numériques, qui permettent de piloter de façon très performante des centrales, des centrales énergétiques, nucléaires, etc. Évidemment qu'on veut avoir cette technologie souveraine. On ne veut pas donner la supervision de centrales à des puissances étrangères. On veut que ça reste en Europe. Donc, il y a des technologies clés sur lesquelles il faut qu'on investisse, qu'il faut qu'on protège. Il ne faut pas avoir peur de ce terme, je crois, protéger. Mais évidemment, ça ne peut pas être tout. Ça ne peut pas être tout, tout le temps. Il y a des choses qu'il faut qu'on fasse en partenariat avec d'autres grandes puissances. Et après tout, ça a bien marché jusqu'à présent.
Monde Numérique :
[
6:19] Donc, il faut choisir ces combats. Vous évoquez un discours fataliste en Europe. Ça vient d'où ? Comment inverser la tendance et comment remédier à ça ?
Julien Villeret:
[
6:31] Moi, je crois qu'il faut se poser la question de est-ce qu'on veut la taille de l'entreprise ou la concurrence ? Et en fait, on veut probablement les deux. Je m'explique. On a eu une stratégie européenne jusqu'à présent qui était totalement basée sur la concurrence, en disant que le meilleur gagne et si le meilleur n'est pas européen, c'est perdu pour les Européens, ce n'est pas grave. On en est un peu revenu. Pourquoi on en est revenu ? Parce qu'on était les seuls à jouer ce jeu-là. Les Etats-Unis et la Chine, pour citer ces deux grandes puissances, ne jouaient pas ce jeu-là. Eux, ils protégeaient leurs industries stratégiques pour pouvoir justement leur donner accès aux pays comme l'Europe, qui étaient prêts à les accueillir. Donc, je pense que la question qui se pose, c'est finalement, est-ce qu'on a besoin de concurrence ou de taille et de protéger du coup quand on a besoin certaines industries ? Globalement, quand ça demande des investissements absolument colossaux, on a probablement besoin de taille, c'est-à-dire de s'allier au niveau européen pour avoir une proposition unique. La plus connue était Airbus. Airbus lutte contre Boeing et demain contre un acteur chinois qui est en train de se structurer largement ces dernières années. Là, on a besoin de tels investissements, on a besoin de telles puissances qu'il faut probablement avoir une réponse coordonnée européenne. Et puis, quand on a besoin d'innovation, parfois, c'est bien aussi d'avoir plusieurs acteurs au sein même de l'Europe qui bataillent pour justement se développer et être performants. On a eu l'exemple de Spotify. On a eu l'exemple à l'époque de Skype. On a eu des acteurs dans le numérique en Europe qui ont réussi à s'imposer sur la scène mondiale.
Julien Villeret:
[
7:55] Probablement pas encore assez, mais on est capable de le faire. Donc, quand je citais ASML ou Mestral AI, il y en a. Donc, ceux-là, par contre, il va falloir effectivement les aider à se développer dans un marché international de plus en plus compliqué ou en tout cas avec de plus en plus d'acteurs. Mais ça, ça demande un alignement, un alignement des temps politiques,
Julien Villeret:
[
8:16] des temps industriels, des temps technologiques et un soutien.
Monde Numérique :
[
8:19] Oui, mais vous, par exemple, quand vous EDF, vous lancez dans des programmes de nucléaire, etc., c'est des programmes sur du très long terme, c'est sur des dizaines et des dizaines d'années, et à l'inverse, le temps de l'innovation et le temps politique est extrêmement court. Comment faire matcher tout ça ?
Julien Villeret:
[
8:38] Oui et non. En fait, le temps qui est très court dans l'innovation, c'est souvent, et je parle de l'innovation à l'échelle, c'est souvent le temps de l'investissement. C'est-à-dire que oui, il y a des moments où il y a une accélération incroyable qui se passe sur des investissements et il faut pouvoir suivre. Et très habituellement, l'Europe ne suit pas. C'est-à-dire que c'est plutôt les Américains ou les Chinois qui mettent beaucoup d'argent d'un coup. On se souvient évidemment de l'IA et on le vit en ce moment. Il y a des centaines, des centaines et des centaines de milliards de milliards de dollars qui sont investis chaque année dans des infrastructures. Il y a l'appel dont je parlais tout à l'heure, mais on l'a connu dans les années 2000 avec la fibre, ce qu'on appelle la fibre noire. Il y a eu de la fibre optique. Professionnels, posés absolument partout dans les années 2000. Il y a eu la bulle. Tout le monde s'est dit, oh là là, c'est de l'argent perdu. Mais aujourd'hui, toutes les infrastructures numériques sur lesquelles reposent nos modes de fonctionnement, notre vie quotidienne, ce sont en fait des infrastructures dans lesquelles on avait investi des milliards dans les années 2000. Donc, de la même façon, nous, évidemment, chez EDF, on investit dans des infrastructures à très long terme et qui demandent beaucoup d'investissement. Mais c'est le cas, en fait, de toutes les industries d'innovation. Il faut à un moment être capable, pas tant d'aller très, très, très, très vite sur l'innovation technique et technologique, parce que ça, globalement, tout le monde arrive à être à peu près dans un mouchoir de poche à la même vitesse. Il faut avoir l'argent pour investir dans les infrastructures qui vont soutenir cette innovation. Et ça, par contre, ce n'est pas quelque chose sur lequel on est extrêmement fort aujourd'hui en Europe.
Monde Numérique :
[
10:03] Oui, donc un Airbus, il faudrait un Airbus de l'énergie. Ça paraît réaliste.
Julien Villeret:
[
10:08] Alors, comme je le disais tout à l'heure, je pense que parfois, il faut des Airbus de quelque chose. Et puis, parfois, il faut une concurrence qui va permettre de justement développer, c'est-à-dire plein d'acteurs qui vont permettre de se développer et de lutter les uns contre les autres. Il y a probablement effectivement des secteurs clés sur lesquels se regrouper, faire cohésion entre pays européens fait du sens. Mais il faut aussi se méfier. Il faut se rappeler qu'Airbus a été créé à une époque où ce sont les pays qui déterminaient la politique industrielle. On sait que la politique n'est pas toujours très rapide. Donc, il faut aussi se méfier dans des industries qui vont très, très vite. Je pense à l'IA, puisqu'on en a beaucoup parlé jusqu'à présent. Il est probablement dangereux de mettre l'IA entre les mains des États. Il faut probablement plutôt que les acteurs privés s'en saisissent et eux aillent vite et surtout soient incités à investir. Et l'investissement, là, pour le coup, l'État peut l'aider. Encore une fois, il ne faut pas avoir de pudeur. L'État américain, l'État chinois, l'État indien poussent à l'investissement, aident à l'investissement. fournissent des moyens, l'Europe devrait pouvoir le faire aussi.
Monde Numérique :
[
11:10] Merci beaucoup Julien Villeret, directeur de l'innovation d'EDF, que l'on retrouve chaque mois dans Monde Numérique.